Critique Musicale : Fragile- Smile(s) 2014

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Genèse et mystère d’un projet

« Peu importe d’où je viens…Les réponses sont dans les œuvres. »[1]

Cette première phrase, extraite du communiqué de presse accompagnant la version promotionnelle de l’EP Smile(s), pourrait d’emblée couper l’herbe sous le pied à qui tenterait de coucher sur le papier les quelques grandes étapes ayant conduit à la formation du groupe Fragile et à la réalisation de ce premier maxi cinq titres. En effet, si la musique de Fragile se découvre désormais grâce à Smile(s), retracer son parcours, en situer la genèse n’est, de prime abord, point aisé.

Basé à Bordeaux, Fragile ne se laisse pas accoler la simple, et parfois réductrice, étiquette de « groupe », se définissant plus volontiers comme projet musical et participatif fruit de nombreuses et diverses collaborations porté par deux musiciens : Mathieu Pittet et David Dupuy[2]. David lui-même, ne pouvant que rester évasif sur ce point, n’hésite pas à faire remonter la genèse de ce qui sera plus tard connu sous le nom de Fragile à son enfance, à cette époque des premières ébauches textuelles tapées à l’aide de la machine à écrire maternelle et de la mise en musique de celles-ci avec le concours d’un camarade guitariste[3].

Dans une entrevue avec Luc Dehon pour le magazine Idolesmag, publiée le 2 juin 2014, David confie que les premières véritables brides tangibles du projet datent surtout de début 2000, date des premières répétitions et maquettes, sans toutefois ni expérience scénique ni professionnalisme. Fragile se résumait alors à des mots couchés sur le papier. Sous sa forme actuelle le projet voit le jour entre 2008 et 2009[4], avant  que quelques maquettes ne puissent être découverte sur le web en 2012, via Bandcamp.

L’adjectif fragile semble s’être imposé presque par hasard aux musiciens. Ceux- ci, n’ayant à un moment donné aucun nom réellement adéquat pour leur projet, en vinrent à choisir ce qui, à l’origine, était le nom d’une de leur composition[5].  Sur le sens à conférer à ce nom choisi, David déclarais récemment dans nos colonnes :

« Fragile est une réponse à l’insensibilité du monde qui nous entoure, tous les jours, il est l’acceptation de choses que l’on se refuse de voir ou d’entendre et par ce fait permet de passer des étapes supérieures. Je le vois plus comme un combat vers une certaine « liberté. »

Musicalement il y a une partie ou l’on peut assimiler les arrangements a quelque chose de délicat peut-être, mais le contraire est aussi vrai avec des titres plus bruts et directs. Il y a de l’ambivalence comme dans beaucoup de choses, il y a de la force, surtout sur scène il me semble. »[6].

Smile(s) : Débuts d’un projet aux facettes multiples

Smile(s), premier EP de Fragile, disponible depuis le 26 mai dernier, et dont la version « Long Box », avec livret et traductions de textes, sera disponible le 9 juin, renferme le travail de sept musiciens. David Dupuy et Mathieu Pittet sont ici accompagnés de Clément Peyronnet, Robert Johnson et trois musiciens travaillant ou ayant travaillés, entre autres, avec le chanteur Cali : Julien Lebart, Blaise Margali et Nicolas Puisais[7].

L’enregistrement, dut à Fred Norget, Julien Lebart et Fragile a eu lieu « aux quatre coins du Sud-Ouest », le mixage et lui l’œuvre de  Joe Barresi, qui s’est entre autres illustré sur des productions du groupe Queen Of The Stone Age, dans l’enceinte du Studio JHOC à Los Angeles en Californie et c’est enfin à Bordeaux, au studio Globe Audio, qu’Alexis Bardinet s’est chargé du mastering du disque.

Lors de notre entretien, David Dupuy est revenu sur ces sessions d’enregistrement, l’approche de ce travail en studio et sur les différences d’approche musicale pouvant exister entre France et Etats-Unis. Il déclare ainsi :

« Les sessions de recording se sont faîtes avec Fred Norguet ainsi que Julien Lebart dans différents studios, à Perpignan et à Bordeaux. Toutes les méthodes sont bonnes à prendre même si il n’y a pas non plus un son qui tombe du ciel subitement, c’est à dire que, par exemple, pour les guitares, nous avons enregistré dans de très bonnes conditions dans une très belle cabine avec du gros matériel de studio. Il s’est révélé que nous n’étions pas satisfaits du son qui manquait de présence et qui n’était pas fidèle à ce qui sortait de nos amplis et de ce que l’on imaginait. Nous avons décidé de refaire toutes les guitares à la maison, dans notre local de répétition et dans une salle de concert ou nous avons des amis qui nous ont ouvert leurs portes. Nous avions deux fois moins de moyens et au final les prises sonnaient comme nous voulions, plus brutes et fidèles à notre vision de départ.

Pour moi il n’y a pas vraiment de conception différente sinon je crois que nous n’aurions pas pu mixer à Los Angeles, de plus vous remarquerez que le chant Anglais n’est pas travaillé pour ressembler à un Anglophone mais bien assumé avec un accent français pour garder la cohérence des deux langues dans la couleur du disque.

Il y a je pense, plus, une vision du son différente, un savoir-faire, et chaque pays et ingénieur du son à sa patte, sa valeur ajoutée dans un projet, ce qui lui permet de faire progresser le projet en lui-même. On dit souvent que le son est plus chaud sur la côte ouest des États-Unis et plus froid sur la côte est, les conditions de vie, les us et coutumes joueraient sur nos émotions et notre visions des choses. Je crois que c’est vrai cela se ressent au final sur un mix. En France par exemple nous aurions eu un mix plus précis, nous aurions entendu distinctement tous les instruments mais cet avantage aurait eu l’inconvénient de ne pas pouvoir donner de la personnalité et une couleur au projet, il n’y aurait pas eu de parti pris, ce que Joe Barresi a fait pour nous, il a mis sa couleur sa patte de manière très instinctive en mixant en direct sur une vieille console analogique et il ne s’est fié qu’à son ressenti sur la musique. »[8]

Notre entretien nous a également permis d’aborder le corollaire du pendant strictement musical de l’œuvre : Sa conception visuelle. Cette dernière porte la griffe du photographe Laurent Seroussi, connu, entre autres, pour son travail en collaboration avec Alain Bashung ou Mathieu Chédid, et voit Jacob Dellacqua y prêter ses traits. Au sujet de cette collaboration essentielle à l’existence du projet, David Dupuy révèle :

« Nous avons rencontré Laurent Seroussi par hasard il y a quelques années. Il cherchait un bar en ville et ils étaient tous fermés, il s’est retrouvé par hasard avec un ami au bar de la salle ou nous jouions pour un tremplin, on leur a dit entrer voir les groupes c’est gratuit, et si je reprends ses termes, il a poussé la porte et nous commencions à jouer la première note, il a vu tout notre set et a été surpris car à l’époque nous avions un chant batterie qui était lead. Il est venu nous voir à la fin en nous disant j’aime beaucoup ce que vous faîtes et j’aimerais réaliser une pochette pour vous un jour si ça vous dit. Nous ne savions pas qui il était et après quelques échanges de mails notamment le premier ou nous lui avions demandé si il avait déjà des travaux personnels à nous montrer, nous nous sommes vite rendu compte de qui il était et que nous avions eu la chance de le rencontrer par hasard, je me souviens avoir ouvert la boîte mail et être tombé sur la pochette de Fantaisie militaire de Bashung ainsi que des pochettes de M mais aussi ses travaux plus personnels. Pour le travail des visuels sur ce projet Laurent a une vision très artistique et personnelle de notre musique et notre musique s’intègre très naturellement dans ses propres créations, il n’y a pas besoin de réfléchir à un concept, les réflexions qu’il propose dans ses œuvre, les métaphores que l’on peut y voir sont aussi dans la musique de fragile, c’est ce que l’on appelle une bonne rencontre. »[9]

Smile(s) : Ambivalence musicale

Smile(s) renferme une production globalement irréprochable. Est perceptible sur l’ensemble du disque une très forte influence anglo-saxonne et américaine en particulier, le travail de Joe Barresi mettant parfaitement en valeur la prédominance mélodique de la musique du groupe Fragile. Aucun instrument ne se voit négligé et l’impression globale d’équilibre ressentie à l’écoute du disque témoigne au mieux d’un travail de production au sein duquel finesse et justesse ont su se conjugués. Un travail propre et net qui ne pâtit nullement de la présence de deux langues différentes, le français et l’anglais se côtoyant ici. Sur ce point, David Dupuy a confié que cela révélait les influences diverses et plus ou moins lointaines  qui sont celles des membres du groupe. Il déclare ainsi :

« C’est révélateur de nos influences qui s’étendent très loin mais aussi du hasard, le hasard des compostions lorsque l’on est en improvisation sur son piano ou sa guitare, les mots viennent suivant les mélodies et la musicalité, plus c’est mélodique plus cela nous pousse vers l’anglais naturellement. […] De plus vous remarquerez que le chant Anglais n’est pas travaillé pour ressembler à un Anglophone mais bien assumé avec un accent français pour garder la cohérence des deux langues dans la couleur du disque. »[10]

Smile(s) ouvre les hostilités, mais avec douceur, pourvut qu’est ce titre éponyme d’une introduction où la voix se voit secondée par le seul piano sur un tempo lent, ce qui d’emblée confère au morceau un ton tout aussi mélodique que mélancolique. Des gimmicks de batterie et de guitare viennent toutefois s’ajouter aux notes de piano, imprimant du même coup plus de vivacité au  rythme général sur lequel se déroule le morceau tout en mettant joliment en relief le refrain. Un premier titre qui donne à découvrir un travail mélodique simple et accrocheur. Notons que ce titre se verra accompagner d’un clip dont la sortie devrait avoir lieu le 9 juin 2014

Either You Or Me démarre par une introduction guitare/voix appuyée discrètement et plutôt joliment par des cordes jusqu’à la première moitié du titre environ, avant que la six cordes électrique ne vienne parer l’ensemble de plus de puissance, notamment à l’entame du premier refrain. Le titre ce teinte ainsi instantanément d’une couleur et d’un son plus Rock, ce que vient confirmer un gimmick de batterie bien présent mais nullement écrasant. On appréciera également les incrustations de synthétiseur sur la coda instrumentale du titre.

Au sujet de ce titre, David confiera avoir rêvé, il s’agirait d’un songe :

« Un morceau comme « Either you or me », c’est un rêve que j’ai fait une nuit et que j’ai écrit très tôt le matin. À 9 heures, je crois. Généralement, je compose plus tard. Mais là, je me suis mis au piano dès mon réveil. Et là, j’ai juste rêvé de cette histoire. Beaucoup  d’images sont venues dans ma tête et ça a donné le morceau le lendemain matin. »[11]

Juste Un Instant est un morceau gorgé d’influences et d’effluves Pop. Premier de trois titres écrits et chantés dans la langue de Molière, son texte se révèle simple et accrocheur, les mots épousant parfaitement la ligne mélodique du titre. L’assise mélodique est joliment assurée par de très fines incrustations de guitare et de clavier. La batterie, bien que discrète, se chargeant d’assurer une assise rythmique de même teneur.

Le titre Je reste œuvre lui aussi dans la douceur mélodique. L’entame du titre se fait sur une introduction en piano/voix, au sein de laquelle la douceur des notes du piano contraste d’emblée avec l’énergie vocale au ton plaintif, le tout se déroulant sur un rythme lent, où le silence, même furtivement, trouve place, avant qu’une nappe de synthétiseur et le piano ne crées une jolie atmosphère pour conclure ce titre efficace.

L’Extended Play se clôt sur le rythme rapide et les riffs de guitare saturés et très Rock du morceau Tuer Le Temps. Le gimmick de batterie est lui aussi très présent et puissant dès l’entame de ce titre dont le rythme ne retombe pas. Un titre résolument Rock, bref et efficace,  auquel le live, et l’énergie qui l’accompagne, saura donner plus d’envergure encore.

Enfin notons que sera disponible à la rentrée un sixième titre nommé Je cours. De la place est d’ailleurs prévue pour ce dernier sur le Long Box.

« Fragile est une réponse à l’insensibilité du monde qui nous entoure,

 Tous les jours, il est l’acceptation de choses que l’on se refuse de voir ou d’entendre

 Et par ce fait permet de passer des étapes supérieures.

 Je le vois plus comme un combat vers une certaine « liberté ».

David Dupuy

*****

 

 Avec Smile(s) les bordelais de Fragile se signalent en nous proposant de découvrir un univers tant musical que visuel. « Clair-obscur photographique » se mêlant à une musique Pop-Rock mélodique aux incrustations de Chanson et de Poésie, ou inversement. Là se trouve une sorte d’ambivalence musicale assumée, le coté mélodique et mélancolique de la Pop trouvant son contrepoint  parfait dans une veine se voulant plus Rock et rageuse, sans toutefois céder au déséquilibre. Ce premier effort discographique qui, souhaitons-le vivement, est prélude à un premier LP à venir, est paré des atouts de la séduction qui siéront à tout amateur de Pop/Rock et de Chanson. Ce disque bénéficie également d’un travail de production très bien réalisé et se voit accompagné à propos par le travail de Laurent Séroussi qui apporte incontestablement sa pierre à l’édifice plutôt prometteur et  solide que semble être Fragile.

 

Liste des titres :

  1. Smile(s)
  2. Either You Or Me
  3. Juste Un Instant
  4. Je Reste
  5. Tuer Le Temps
  6. Je Cours (à paraitre)

Fragile, Smile(s), Handle With Care, 2014.

Xavier Fluet @GazetteDeParis

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[1] Fragile- Smile(s), Communiqué de presse.

[2] « Quelques mots avec Fragile », Uni-Son, 22/05/2014. Lien : http://unis-son.com/2014/05/22/quelques-mots-avec-fragile/

[3] Luc Dehon, « Interview de  Fragile», Idolesmag, 02/06/2014. Lien : http://www.idolesmag.com/interview-510-Fragile.html/

[4] Ibid.

[5] « Interview de  Fragile», Radio Bouton, 05/2014. Lien : http://radio-bouton.org/2014/05/fragile-linterview/

[6]Xavier Fluet « Fragile : Fragile ? Un combat vers une certaine liberté ! », La Gazette De Paris, 02/06/2014. Lien :http://gazetteparis.fr/2014/06/02/musique-fragile-un-combat-vers-une-certaine-liberte/

[7] Cf. Note 1.

[8] Cf. Note 6.

[9] Ibid.

[10] Cf. Note 6.

[11] Cf. Note 3.

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